De son côté, le père est sourd à toute tentative de lui faire nouer avec ses enfants d’autres modes relationnels, il ne parvient pas à s’intéresser vraiment à eux , il ne peut pas jouer, ou peu de temps, et se décourage très vite pour repartir dans les pleurs ou les cris : vous voyez bien, ils ne veulent pas. Il est souvent inquiétant pas vraiment dangereux, mais très débordé et débordant.
En outre, comme Monsieur N s’identifie à tous les malheurs de tous les pères du Point-Rencontre il cherche à intervenir pour « arranger les choses » notamment dans une situation tendue entre un père et ses deux filles, ce qui lui vaut de se faire dire par le père en question : « Casse toi , sinon je t’en colle une ». Par ailleurs, il suscite souvent des réactions d’hostilité de la part des autres parents notamment quand il se montre violent en paroles à l’égard de ses enfants.Finalement au bout de deux ans et demi l’équipe, après en avoir longuement discuté, prend la décision de « mettre un terme au Point-Rencontre » et d’envoyer parents et enfants ailleurs. Cette décision est préparée par des entretiens avec Monsieur N et avec la mère des enfants. Une lettre est adressée à chacun des parents, la même : « Nous pensons que le cadre du dispositif Point-Rencontre a atteint ses limites... Nous vous demandons de prendre contact avec un lieu médiatisé. » Sous cette décision, qui est enfait un constat d’échec, se lit l’impuissance des intervenants : s’il n’est pas possible de faire évoluer cette situation, comment faire cesser cette non rencontre ? La solution qui consiste à les adresser à un autre lieu qui pratique autrement (une famille / un intervenant) arrange tout le monde : les enfants qui auront un tiers en permanence (ils seront « protégés ») ; le père aussi, qui ne peut pas s’en passer (il demandait notre aide en permanence et lui aussi, disait-il, avait besoin d’être protégé de ses enfants) ; les autres parents, gênés quand même du comportement erratique de cet homme qui leur renvoyait une image pas très flatteuse d’eux-mêmes et des possibilités d’évolution dans le lieu ; l’équipe enfin, qui ne trouvait aucune solution pour cette situation dans la mesure où le rôle de tiers de l’Espace-Rencontre, du moins tel qu’il est conçu au sein de cette structure, ne peut être pensé que comme « tiers équipe », « tiers lieu », permettant la rencontre et non comme restreint à une personne faisant en permanence tampon, écran. D’où cette première question : est-ce que la structure collective des lieux est adaptée à ce type de pathologie ? Il est permis de se la poser, notamment parce qu’une des fonctions d’un tel Espace-Rencontre à structure collective est de permettre, par le jeu des identifications positives - aux intervenants, mais aussi (surtout ?) aux autres parents - de se voir confirmé, reconfirmé ou même instauré en tant que parent( pas si mauvais que ça).
« Je vais vous casser la gueule, un point c’est tout »
Monsieur J rencontre son fils au Point-Rencontre depuis environ un an. C’est est un homme aux compétences intellectuelles limitées (il se présente souvent lui-même comme « handicapé »), d’ordinaire plutôt doux, cherchant le contact avec les intervenants, un père affectueux dont le comportement avec son fils de deux ans est largement inapproprié (il le traite comme un tout petit bébé) mais pas du tout nocif.
Depuis le début des visites, il lui est arrivé de se « fâcher » de manière inexplicable avec un intervenant qui l’aurait « mal traité » ou « persécuté », mais sans que cette attitude persiste longtemps : à la visite suivante, tout semblait oublié. De même au début ou à la fin de la rencontre, il se montre parfois agressif, violent en paroles avec la mère de son enfant à laquelle manifestement il refuse de renoncer. Mais ces manifestations d’agressivité, du moins à l’intérieur du cadre Point-Rencontre ont été jusqu’à présent limitées Un jour pourtant la violence latente de Monsieur J explose. Le « prétexte » qui le conduit à décompenser ainsi est le suivant. Plusieurs samedis auparavant, le Point-Rencontre n’avait pu ouvrir : à la suite d’un concours de circonstances absurde aucun des intervenants travaillant ce jour-là n’avait la clé du local. Les quatre personnes présentes se débrouillent comme elles peuvent pour expliquer la situation aux parents. Comme Monsieur J est particulièrement sensible à tout « décadrage » l’une d’entre eux (nouvelle dans l’équipe) lui laisse plus ou moins entendre qu’un « rattrapage » de la visite manquée pourra peut-être avoir lieu les fois suivantes par tranches d’une demi heure. En fait l’équipe, décide que puisqu’un un samedi devait de toutes manières être supprimé pour causes de restrictions budgétaires, il s’agira du samedi « manqué » et qu’ ainsi personne ne sera lésé. Cette question fait, par la suite, l’objet de réclamations multiples de Monsieur J qui réclame son « dû » et ne se satisfait pas de la solution proposée. Or un jour qu’il se heurte de nouveau aux mêmes explications et donc au même refus, Monsieur J entre dans une colère incontrôlable et s’en prend personnellement à un intervenant (homme) qu’il menace verbalement mais aussi et de manière très inquiétante physiquement. Il expliquera plus tard au téléphone que cette personne lui en veut manifestement depuis longtemps, qu’il ira porter plainte pour harcèlement moral, pour racisme, puis il finira par s’excuser attribuant à son « handicap » l’excès de sa colère. Il va cependant de soi qu’absolument rien ne peut garantir qu’une scène de ce genre ne se reproduira pas.
Cet épisode très violent souligne le fonctionnement - dysfonctionnement en miroir du lieu et des usagers et pose une nouvelle question dans la mesure où il remet cause en le statut de l’intervenant, sa fonction.
Tout comme le travail au point rencontre se situe à l’articulation de plusieurs dimensions, l’intervenant, lui se situe à la croisée de plusieurs « identités ». C’est un psychologue (pas un psychiatre), un travailleur social, et il arrive aussi qu’il soit perçu par le juge et surtout par les parents comme un auxiliaire de